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                 • • •  revue d'art en ligne : arts médiatiques & cyberculture


Dans l’espace-corps de la mutation

Guendalina Vigorelli

Le corps est l'interrogation première que l'on ne peut éliminer
Michel Journiac 1

La capacité d'adaptation se définit comme la faculté des organismes vivants et de leurs organes, de modifier leurs propres structures et réactions par rapport au milieu dans lequel ils vivent.
La mutation, c'est-à-dire l'altération de l'organisme dans sa relation au monde extérieur, peut donc être considérée comme un processus lent et graduel de micromodifications qui visent à instaurer un rapport d'équilibre entre l'homme et l'environnement. Entre les deux extrêmes des interfaces.

"L'homme naturel est à l'environnement naturel ce que l'homme avec sa technologie est à l'environnement créé par l'homme" 2 : les nouveaux environnement auxquels l’homme doit s’adapter sont liés aux développements des technologies d’information et de communication.

"Les transformations qui investissent l'environnement technocommunicatif, et qui se transfèrent sur le monde des signes et des objets qui entourent l'organisme humain, en altérant sa perception, les temps et les modalités de ses réactions, finissent par produire un changement des mêmes modalités d'élaboration que l'esprit accomplit sur ces matériaux." 3

Mutation comme processus d'adaptation 

Stelarc

Si l’époque moderne a été construite sur la base d'un système culturel productif et communicatif de type mécanique (de la chaîne de montage de la production industrielle, à la circulation du "savoir" par l'imprimerie, jusqu'à la répartition des rôles sociaux, professionnels ou plus largement existentiels), qui fonde son propre modèle dans la linéarité, la causalité et dans une territorialité où l'on peut distinguer un centre et une ou plusieurs périphéries, la postmodernité fait sauter un à un les fondements d'un tel modèle, en nous présentant un paradigme (électronique-digital) qui se construit sur deux points essentiels : d'une part sur la polydimensionalité, sur la dispersion-circulation aléatoire des signes, sur la liquéfaction de la limite, autant matérielle qu'immatérielle ; d'autre part sur des procédés d'expérience du réel de moins en moins directs et toujours plus véhiculés par les instruments technologiques dont l'individu dispose dans son quotidien (du téléphone à la télévision à l'écran lumineux d'un quelconque ordinateur qui permet le transfert du "sujet de l'état à un sujet du faire" 4, qui permet à un tel sujet de "se défaire" de son propre corps, de se dérober au poids de sa chair, pour se projeter à l'intérieur d'un univers relationnel complètement dématérialisé, éthéré, fluctuant, rhizomatique).

Cette mutation de paradigme détermine le processus de redéfinition des mécanismes perceptifs-cognitifs de l'individu, et n’est dépourvue de  traumatismes. Souvent, les rapports entre les deux extrêmes de l’interface (homme-environnement technologique) révèlent un déséquilibre.

Comme le souligne Bifo dans Mutazione e cyberpunk, le problème est d’abord d'ordre temporel. Il va être identifié dans la dyschronie avec laquelle vont évoluer les capacités sensorielles, cognitives et projectives de l'homme dans une prolifération de plus en plus importante avec une vitesse de production de plus en plus élevée de signes qui constituent l'univers médiologique de nos jours . D'autre part, l'effondrement d'un procédé synchronique provoque des "sauts dans le vide" le long du parcours qui tend au renouvellement d'un équilibre ultérieur entre les "émetteurs" de cette sphère informationnelle (infosphère) et les récepteurs, ou bien la sphère constituée par les terminaux humains.

"Dans le processus de transmission technocommunicative se vérifie une asymétrie entre les formats de l'émission technologique et ceux de la réception sociale, c'est-à-dire une asymétrie dans les modèles de sémiotisation du monde."5

Et c'est bien un saut dans le vide, ce manque d'une réponse adéquate de la part de l'individu à ce nouveau modèle de réalité, qui imprègne l'imaginaire contemporain, où flottent des configurations contrastée et contrastantes.

Cette situation problématique, ce déséquilibre rend nécessaires des mutations, des altérations.

"Un environnement technologique n'est pas seulement un conteneur passif d'hommes, mais plutôt un processus actif qui remodèle les hommes aussi bien que les autres technologies."6

La figure du mutant à l'intérieur de l'univers médiologique  

Hybridation entre l'homme et la machine: la naissance du cyborg 

 

NOTE(S)

1 M. Journiac, De l'objection du corps, dans 24 heures dans la vie d'une femme ordinaire, Paris-Zûrich Éd. Hubschmid 1974.

2 M. Macluhan, Le village global: XXIe siècle. Transformations dans la vie et dans les medias

3 F. Berardi "BIFO", Mutazione e cyberpunk. Immaginario e tecnologia negli scenari di fine millennio, Genova Costa & Nolan 1994, pp. 18-19.

4 A. J. Greimas, Dell'imperfezione, Palermo, Sellerio Editore, 1988, p. 66.

5 Berardi, op. cit., p. 62.

6 M. Macluhan, Galaxie Gutenberg -

7Stelarc, Da strategie psicologiche a cyberstrategie: prostetica, robotica ed esistenza remota, dans  Pl. Capucci, Il corpo tecnologico, Bologna Baskerville 1994, p.62.

8 P. Virilio, Du corps profane au corps profané, ART PRESS, H.S., n°12, 1991.

9 Feuerbach, cit. par G. Deborg, La société du spectacle, 1967.

10 S. Wuhrman, Information Anxiety, San Francisco, And/Or, 1989.

11 Berardi, op. cit., p. 146.

12 H. Rheingold, Virtual Realit, New YorkTouchstone Books, 1992.

13 Capucci, op.cit.

14 J. Lanz, Il buon nevrotico, dans: RE SEARCH Edizione Italiana, J.C.Ballard, Milano, Shake Edizioni Underground, 1994, p. 227.

15 "Simstim: simulation de stimulus. Projections chromolithographiques qui introduisent le spectateur dans un univers simulé…Dans le même ordre d'idées  il existe naturellement des émissions de PSA, c'est-à-dire de perceptions sensorielles apparentes, et des disques simstim" (J. Saucin, William Gibson o l'avvenire reinventato, in Raffaele Scelsi, Cyberpunk. Antologia di testi politici, Milano, Ed. Shake, 1990, p. 53).

16 William Gibson, Count Zero, New York Ace 1986

17  A. Cariona, Il cyborg. Saggio sull'uomo artificiale, Roma-Napoli Theoria 1991, p. 11.

18 Un documentaire de la BBC anglaise a baptisé le premier être "neutre": une femme a subi une intervention chirurgicale au sein et à l'utérus afin de se dérober des attributs féminins.

19"Les lunettes avaient été greffées chirurgicalement, en bouchant ses orbites. Les lentilles argentées semblaient sortir de la peau lisse et pâle au dessus des pommettes, encadrées par un casque hirsute de cheveux bruns. Elle tendit les mains, paumes vers le haut, les doigts blancs légèrement écartés et, avec un cliquettement à peine perceptible, dix lames de scalpel de quatre centimètres de long et aiguisées de chaque côté, glissèrent de leur gaine sous les ongles couleur bordeaux" : W. Gibson, Neuromancer, New York 1984.

20  Cariona, op. cit., p. 61.

 

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Guendalina Vigorelli est italienne, chercheure diplômée à l’Université de Padoue. Ses travaux portent depuis les années 1990 sur l’image du corps dans l’art contemporain.

 

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Cette publication a été rendue possible grâce au soutien financier d'Hexagram, du groupe de recherche des arts médiatiques (GRAM), de la Faculté des arts de l'UQAM, de la Chaire du Canada en esthétique et poétique de l'UQÀM (CEP), ainsi qu'à une subvention, pour une quatorzième année consécutive, du Conseil des arts du Canada (CAC).